Tisserand de la compréhension du devenir
Conférencier, expert et auteur

Comment faudra-t-il encore le répéter ?

Nous vivons - ainsi que je le proclame depuis vingt-cinq ans - la transition chaotique entre deux paradigmes. Cessons les cris d'orfraie et prenons nos responsabilités !

Redisons donc encore une fois les choses, puisque, manifestement, il y a de la friture grasse sur la ligne.

Nous vivons, comme tous les 550 ans en moyenne, un changement majeur de paradigme comme lors de l'effondrement des cités grecques (-150) ou de l'Empire romain (+400) ou de l'Empire germanique chrétien (-950) ou à la naissance de la Modernité à la Renaissance (+1500). Cela signifie que tous les modèles socioéconomiques, politiques et noétiques hérités de l'humanisme du 16ème siècle, du rationalisme du 17ème siècle, du criticisme du 18ème siècle (improprement appelé "siècle des Lumières"), du positivisme du 19ème siècle et du nihilisme du 20ème siècle sont désormais obsolètes. Comme le sont les diverses et nombreuses institutions de pouvoir que ce paradigme moderne a fait émerger entre 1500 et 1550 (l'Etat central, les Bourses, les Banques, les Patronats, les Syndicats, les Universités et les médias).

Pourquoi le paradigme de la modernité est-il inéluctablement en train de s'effondrer ? Pour cinq raisons majeures et irréversibles :

  1. Il a été construit sur l'idée d'une abondance intarissable de ressources dans une Nature infiniment généreuse. C'est fini. Nous sommes entrés, définitivement, dans une ère de pénuries et d'appauvrissements matériels, dramatiquement accélérés par une démographie humaine délirante (qu'il faut impérativement juguler à très court terme) et par des mutilations profondes et irréversibles de la biosphère qui nourrit tout ce petit monde. Le temps est venu de la pénurie, de la pauvreté et de la frugalité matérielles qu'il faudra apprendre à compenser par de la richesse intérieure et spirituelle.
  2. Il a été construit sur un modèle mécaniciste (Descartes, Galilée, Newton) qui a fait croire que tout ce qui existe, n'est qu'un assemblage de briques élémentaires soumises à des relations élémentaires selon des lois élémentaires : la société est une mécanique de citoyens, l'entreprise est une mécanique de salariés, l'économie est une mécanique de marchés, la connaissance est une mécanique de savoirs, etc … Tout cela est faux, la physique complexe le sait depuis longtemps. L'arrivée des technologies numériques a fait éclater les murs de ce modèle trop simpliste et, partout, a transformé la vraie vie en immenses champs d'interférences entre des réseaux labiles accompagnés d'un énorme saut de complexité.
  3. Il a été construit sur le modèle organisationnel le plus économique et le plus pauvre : la pyramide hiérarchique, c'est-à-dire la centralisation autoritaire (la famille, l'Etat, l'administration, l'entreprise, …) qui, politiquement, est passée de la tyrannie d'un seul (le monarchisme) à la tyrannie des plus nombreux et des moins compétents (la démocratie au suffrage universel) en passant par les tyrannies monstrueuses des socialismes nationalistes (Mussolini, Hitler, …) ou communistes (Lénine, Staline, Mao, Pol-Pot, Castro, Chavez, …). Ce modèle simpliste et mécanique, parce qu'il est trop lourd et trop lent, est totalement incapable de répondre aux sollicitations et contraintes liées à la montée en complexité du monde réel. Il faut passer à des modèles organisationnels qui soient souples, agiles, créatifs et réactifs, beaucoup plus riches en interactions : ce sont les réseaux c'est-à-dire des ensembles de petites entités autonomes, fortement interagissantes et fédérées par une projet commun fort. Un exemple : l'Union Européenne (pyramidale et procédurale) des Nations (pyramidales et procédurales) doit céder de toute urgence la main à une Europe fédérale de régions autonomes où le niveau national ne jouera plus qu'un rôle très secondaire.
  4. Il a été construit sur le modèle financiaro-industriel des "marchands" dès la Renaissance, avec une accélération notoire due à la révolution industrielle. Ce modèle économique repose sur trois piliers :
    1. la baisse continuelle des prix,
    2. la diminution continuelle de l'utilisabilité (non-qualité, obsolescence programmée, grappillage sur les matières premières, les mains-d'œuvre, les procédés, …),
    3. la recherche continuelle de gigantisme et de masses (marché de masse, produit de masse, mass-médias, …) afin de toujours diminuer les prix de vente et de revient grâce aux économies d'échelle.

Ce modèle (mécanique, lui aussi) a bien fonctionné jusqu'aux premières alertes : les crises pétrolières de 1973 et 1979. Depuis lors, on commence à comprendre (mais c'est lent, trop lent) que le prix d'achat (donc d'appropriation), abstraction faite des coûts d'utilisation, de maintenance, de déchets, etc …, a beaucoup moins d'importance que la valeur due à l'intensité et la qualité d'utilisabilité (donc d'utilité et d'usage).

  1. Il a été construit, enfin, sur le triomphe du nihilisme et sur l'évacuation progressive mais radicale de toutes les dimensions spirituelles (je n'ai pas dit "religieuses") de l'existence : l'humanisme (l'autre nom de l'anthropocentrisme) a mis l'homme au service de lui-même dans une atroce tautologie narcissique et nombriliste : hors lui-même, plus rien n'a de dignité, de respectabilité, de sacralité, de sainteté. L'homme s'est cru "maître et possesseur" de tout. Et cela a naturellement abouti à Verdun, à Auschwitz, à Kolyma, à Bhopal, à Seveso, à Fukushima. Tout a perdu sens et valeur. L'homme est devenu un zombie insensé qui fuit la réalité du Réel dans la "fête" ou l'amusement, dans la drogue ou l'alcool, dans le sexe ou la dépravation, dans l'idéologie ou le mysticisme, … Il est temps que l'homme se reprenne en main, s'assume lui-même, conquière son autonomie, se donne une bonne raison de vivre au-delà de lui-même et se mette au service d'un vrai projet qui le dépasse.

Voilà donc, très brièvement résumé, le changement de paradigme que nous vivons aujourd'hui. Le physicien systémicien que je suis, connaît parfaitement cette problématique de "changement de phase" socioéconomique. Et d'abord, ce grand divorce entre le système devenu chaotique (la société civile et l'économie réelle) et les institutions de pouvoir du paradigme précédent encore au commande de nos sociétés. Celles-ci étaient les sous-systèmes de régulation que le paradigme moderne, né à la Renaissance, avait mis en place pour assurer sa propre pérennité. Mais, maintenant que ce paradigme est moribond et en voie de totale déliquescence (voir les cinq ruptures irréversibles ci-dessus), ces institutions tournent à vide pour assurer la pérennité d'un système qui n'existe déjà plus.

Face à ce chaos tangible et avéré, sur toutes les dimensions du "phénomène humain" et sous toutes les latitudes, la société civile et l'économie réelle (par opposition à l'économie spéculative et à ses "bulles" dont d'immenses vont éclater dans les deux à trois ans qui viennent) a le choix entre cinq scénarii :

  1. Croire que les institutions de pouvoir de la Modernité (Etat-Providence en tête) pourront arrêter le chaos inter-paradigmatique à condition d'être totalement renouvelées et réaffectées à la "justice sociale", au "bien-être commun", à "l'égalité des hommes et des chances", à la normalité des "assistanats" croissants, … Bref : croire au retour des "trente glorieuses" et d'un "socialo-gauchisme", croire qu'il est possible de partager un gâteau qui n'existe pas et qui n'existera plus ; c'est le credo des "gilets jaunes" modérés nourris, à la fois, de nostalgie et de ressentiment. Le scénario NOSTALGIE.
  2. Croire que ce chaos n'est en rien le signe d'un changement de paradigme, mais seulement une turbulence temporaire (donc on connaît l'origine, mais non l'issue), dont le temps, la patience et la bienveillance effaceront bientôt les âcretés … comme le pratiquait, jusqu'il y a peu le gouvernement d'Emanuel Macron. C'est le scénario NAÏVETE.
  3. Croire que la chaos est le nouveau paradigme même et que la "révolution permanente" est le seul chemin. C'est le credo des "black blocs", des djihadistes, des "indigènes de la République", des "rétro-colonialistes", des casseurs en tous genres, des groupuscules d'extrême-gauche et d'extrême-droite, des complotistes, etc … et des "gilets jaunes" radicaux. C'est le scénario CHIENLIT … qui conduit tout droit au quatrième scénario ….
  4. Croire que le chaos n'a pas d'une issue, que tout est désespéré, que les punks avaient raison : No Future … Ce scénario postule l'effondrement total et définitif non seulement de notre civilisation, mais de l'humanité tout entière. Ce scénario n'est de loin pas exclu et il est grand temps de travailler pour l'empêcher de devenir inéluctable. C'est la scénario EFFONDREMENT.
  5. Affirmer, avec la théorie des processus complexes, que les seules issues possibles à une situation profondément chaotique, entre deux paradigmes (l'ancien n'étant plus opérationnel, le nouveau ne l'étant pas encore), ne sont que deux : soit celui de l'effondrement, soit celui de l'EMERGENCE, cinquième et dernier scénario possible.

Comprenons bien que le seul scénario viable est celui de l'émergence d'un paradigme nouveau, encore largement à inventer. Les quatre autres doivent être radicalement combattus, dénoncés, vilipendés. Il n'y a pas d'autre issue positive que l'EMERGNENCE. Mais ce scénario d'émergence, le seul positif, répétons-le, devra, nécessairement, répondre aux ruptures décrites plus haut, et faire accepter :

  1. La fin de l'abondance matérielle et la généralisation des pénuries, c'est-à-dire l'inéluctable baisse de toutes les consommations et pouvoirs d'achat, la fin de tous les gaspillages et de tous les caprices, la fin de tous les assistanats.
  2. Le développement accéléré et exponentiel de la numérisation c'est-à-dire, très concrètement, que tout ce qui est robotisable, sera robotisé et que tout ce qui est algorithmisable, sera algorithmisé. Ceci entraîne un déplacement massif des activités proprement humaines et une exigence croissance en compétences, connaissances et virtuosités tant mentales que manuelles. La technologie, par robotisation et algorithmisation interposées, nous fabrique un monde où il n'y aura plus de place pour les médiocres, les fainéants, les glandeurs, les crétins, etc … bref, pour les "gilets jaunes". Et maintenant …, ils le savent ou, plutôt, ils le pressentent ! Et ils se rebiffent. Et ils exigent.
  3. La "société" ("Society does not exist" disait Margareth Thatcher en 1974) va disparaître et être remplacée par des réseaux intriqués de communautés de vie, socioéconomiquement autonomes, organisant chacune leurs solidarités internes, mais soumises, toutes, à une exigeante charte commune. L'Etat national est mort. Le mondialisme est mort. Le présent est déjà continental (quatre continents moteurs : Euroland, Angloland, Sinoland, Indoland ; deux hinterlands hydrocarburiens : Russoland et Islamiland, deux paumés : Latinoland et Afroland). Pour l'avenir, l'Europe doit devenir d'urgence (sinon, il n'y aura plus d'Europe, mais un terrain de jeu pour les autres continents) une fédération forte et unitaire intégrant un réseau de régions socioéconomiquement autonomes ; il faut acter la disparition du niveau national qui a été instauré au 19ème siècle et qui ne correspond plus à rien.
  4. L'économie spéculative va s'effondrer (c'est le seul effondrement qui soit certain) car elle est portée, aujourd'hui, par des "bulles" irréversiblement létales, et condamnée à révéler ce qu'elle est : rien ! Cela ne signifie nullement que les riches deviendront pauvres (ils ont largement anticipé cet effondrement) ; cela signifie que les petits épargnants, ceux qui vivent à crédit, les retraités (via les fonds de pension), les Etats et les entreprises pharaoniquement endettés, les GAFA qui sont une vitrine joyeuse avec rien derrière (il faut suivre leurs cours boursiers : au moins 20% de dégringolade en 2018), etc … tous ceux-là vont tout perdre dans les deux à trois ans qui viennent. Il ne restera que deux valeurs : le travail et l'intelligence, pourvu qu'ils soient virtuoses et qu'ils se mettent, non pas au service des prix et des marchés de masse (mondiaux), mais bien des valeurs d'utilité réelle et des marchés de niche (locaux).
  5. Enfin, il est temps de sortir du nihilisme et, plus généralement, du vaste programme qu'avait la Modernité, de tout laïciser, de tout profaniser, de tout déspiritualiser, de tout matérialiser, de tout humaniser. Il est temps de reposer la grande question : quelle est la vraie raison d'exister de l'homme sur cette Terre ? Au service de quoi doit-il se mettre ? L'homme ou l'humanité ne servent à rien s'ils ne servent qu'à eux-mêmes. L'humanisme est l'apologie d'un égocentrisme collectif. Il faut donc dépasser l'humain et servir la raison d'exister d'une humanité. Ce n'est donc pas dans l'homme qu'il faut chercher la réponse, mais hors de lui, à sa source même. Qu'est-ce qui justifie l'existence même de l'humanité ? Ce sera la grande quête du siècle qui vient.

Remettons les pendules à l'heure …

Le Brexit, l'élection de Trump, la montée des soi-disant "populismes" ou "illibéralismes" en Hongrie, en Pologne, en Italie, au Brésil ou ailleurs, la guignolade de Poutine en Russie, la montée en pouvoir de Xi-Jinping en Chine, les miasmes salafistes (commanditées par les infâmes "Frères musulmans") un peu partout hors et en Islamie, … sans parler du cirque aussi ignare que violent des "guignols jaunes" français … tout cela ne fait qu'exprimer, selon les sensibilités, le désarroi  des masses qui sont incapables de comprendre la mutation paradigmatique que nous vivons. Même si l'on prenait le temps et l'énergie nécessaires pour donner, mille fois s'il le fallait (et il le faudrait), les explications les plus pédagogiques qui soient, je ne me fais aucune illusion : il n'est pire sourd que celui qui ne veut entendre.

Alors (sans vouloir faire mon petit Lénine, Dieu m'en préserve), je pose la seule question qui me reste : "Que faire ?".

Marc HALEVY, 7/1/2019